Matthieu Gouet
Mirage de la rade
Chapitre 1
« Ça commence mal », pensa Théodore.
L’œil sceptique de la réceptionniste le faisait douter de son anglais. Elle décrocha un combiné et passa un ongle verni de rouge dans les spirales du cordon.
— Allô, les Langues ? J’ai ici un jeune homme, un monsieur Moo ?... Moogay...
(On traduit.)
— Muguet. Théodore Muguet. L’assistant de français.
— Thanks. Il dit qu’il a un contrat à signer...
Elle écouta en silence et hésita au moment de raccrocher. Enfin, avec un sourire faux-cul, elle demanda au jeune homme d’aller s’asseoir dans l’espace à gauche ; on viendrait le chercher. Il se plaça au bord d’un fauteuil vert citron. Un hygromètre et des posters d’information ornaient les murs immaculés. Ça n’avait rien à voir avec son ancien bahut miteux. On aurait plutôt dit un siège d’entreprise.
Il y avait des brochures sur une petite table. Il en prenait une (« Welcome to Castle Queens College ») quand la réceptionniste revint vers lui. Elle lui donna un gros cordon marqué « visitor » à se passer autour du cou, « pour des raisons de sécurité ». Si elle y tenait... Maintenant, il songeait plutôt à une taule.
Des employés circulaient. Ils avaient tous une lanière eux aussi, avec un badge au bout ; certains le faisaient biper contre un boîtier près de l’entrée. Quelqu’un apporta du thé à la réceptionniste, qui désigna Théodore avec un murmure. Gênait-il ? Des filles de dix-sept ou dix-huit ans passèrent aussi. Dans ce college anglais, équivalent d’un lycée français, elles ne pouvaient en avoir moins de seize. Pas d’uniforme : Théodore regrettait un peu, pour l’impression locale et les jupes courtes, l’absence de ce trait britannique, mais ces élèves ne se couvraient pas beaucoup de toute façon.
Il n’avait que vingt ans, des joues légèrement pleines d’ex-rondouillard et un cou rougi par un rasage maladroit. Mal à l’aise, il tripotait maintenant les boucles châtaines qui recouvraient ses oreilles, lui retombaient dans les yeux et jaillissaient de derrière sa nuque comme des ressorts.
Une main raide se tendit soudain devant lui. Il ne l’avait pas encore saisie qu’un amas de paroles l’ensevelissait :
— Hello, my name is (Théodore oublia aussitôt le nom), how are you, wouldyoucomethisway, excuseusformakingyou...
Une grande blonde platine guindée dans son tailleur l’entraîna à travers le bâtiment. Clac, clac, il suivit ses talons lestes dans les escaliers et les couloirs jusqu’à une salle de réunion sentant le café. Une autre femme au sourire tout en gencives (elle avait l’air coincée comme ça) et un rat en costard les y attendaient. Il dut s’asseoir en face des trois.
— Avant toute chose, dit la deuxième femme (il observait fasciné le fonctionnement de sa bouche), nous tenons à vous dire combien nous apprécions que vous soyez venu exprès de France pour contribuer au succès de Castle Queens College. Malheureusement, nous avons une mauvaise nouvelle, mais que nous serons, je l’espère, en mesure de compenser...
— Nous avons subi quelques coupes budgétaires décidées durant l’été, intervint le type, voyant que Théodore ne disait rien. En conséquence, nous avons dû réduire nos effectifs pour cette année...
Il marqua une pause gênée en plissant ses lèvres de rongeur. Le poste promis à Théodore avait sauté ! Et ces cons ne l’avaient pas prévenu, voilà. Remaniements, licenciements, manque de coordination interne : cafouillis à la chaîne expliquant, si c’était explicable, qu’on avait oublié de le contacter. Peut-être avait-on viré la personne chargée de le faire... On avait donc grincé de voir le jeune Muguet débarquer.
— Nous avons toutefois une place vacante pour un autre rôle que nous pouvons conserver, car financé par la ville...
Quoi, faire le pion ? Non, le jeune homme ne savait pas encore que les établissements d’ici se passaient de ce genre de police.
— Il s’agit d’apporter du soutien à des élèves ayant des troubles de l’apprentissage, dit la deuxième femme.
— Rien à voir avec le français ? demanda Théodore.
— Ah, non, fit la responsable avec un sourire piteux. Il est plutôt rare que les élèves en question puissent étudier les langues...
— Leurs besoins peuvent varier, reprit le maigrichon. Cela peut être une aide académique ou, disons, plus personnelle... Hygiénique, parfois...
Un blanc troua la conversation. On ne savait pas si Théodore aiderait à résoudre des équations ou ramasser du caca. Les deux, vraisemblablement... Ce n’était pas tout à fait la même chose que les conversations linguistiques auxquelles il s’était attendu. Il n’y connaissait rien, lui, aux handicaps.
— Nous pouvons vous offrir un contrat de trente heures, dit la blonde. Cela fait quatre jours par semaine. Le salaire mensuel, ajouta-t-elle avec une voix diminuée, serait identique à celui de votre offre d’origine.
Huit cents livres sterling par mois, donc. Il aurait dû les recevoir pour discuter douze petites heures par semaine avec des bachoteurs dans sa langue maternelle, ce qui n’était pas mal. Maintenant, il toucherait la même somme pour une besogne bien plus sérieuse.
Pris au dépourvu, il accepta et dut passer un rapide entretien. Quelques questions de maths, pour commencer, suivies d’un bref test d’orthographe. Ensuite, plus généralement, que ferait-il si un élève se plaignait de harcèlement ?... Et si un autre se droguait ?... Oh, il le signalerait tout de suite, bien sûr. La réponse leur plut. Question diplôme, sa toute fraîche licence d’anglais les contenta. Il était embauché s’il le voulait. Il aurait quand même le temps de réfléchir à ce revirement : c’était naturel qu’il prenne une paire de jours pour répondre. On lui serra la main, au revoir, au bout d’un quart d’heure.
De nombreux élèves sortirent en même temps que lui du groupe d’édifices grisâtres, des pavés bâtis dans les années quatre-vingt-dix, en béton et fer courbés, avec des vitres rondes comme des hublots. Physiquement, Théodore se fondait assez bien dans la foule ado, il ne lui manquait que des baskets ou une veste à capuche. Des bus s’alignaient sur le parking. Derrière, un McDo servait quasiment d’annexe à l’établissement. En émanait la même odeur que celle qui avait collé aux habits de Théodore lorsqu’à seize ans, motivé par l’achat d’une batterie, il avait cru pouvoir bosser dans ce genre d’endroit tout un été. Il était tombé sur une manager hargneuse qui aurait préféré le voir marcher sur la tête plutôt que de passer tranquillement le chiffon sur sa caisse en l’absence de clients. La moindre tâche sans urgence, comme d’aller chercher un carton en réserve, devait se faire avec une vigueur militaire sous peine de grognements. « Tu peux pas courir ? » Ben non. Dès qu’il avait fait assez d’heures pour se payer son kit Roland, il s’était absout de continuer. Sa mère avait été furieuse :
— Voilà le peu de motivation que tu as ! Pas fichu de tenir deux mois ! Comment ils font les autres ?
Ah, « les autres »... Ils n’avaient peut-être pas le choix, ou rien de mieux à faire. Lui s’arrêtait quand il voulait, il avait le droit ? Non, c’était déjà atteindre à cette conception du travail comme bien en soi, quel que soit le turbin. Cette fois-ci, sa mère serait peut-être contente de le voir refuser un job et de rentrer déjà, quelques jours après un départ qu’elle avait eu du mal à digérer. Il avait reçu d’elle plein de conseils inquiets :
— Trouve tout de suite un médecin. Ouvre un compte en banque. Change souvent tes draps. Mange des légumes verts...
Et maintenant, quoi ? Il longeait lentement la route en se repassant l’entretien qu’il venait de subir. L’homme en costume avait décrit le rôle proposé comme s’il essayait d’en vendre les mérites à Théodore ; ce dernier, hagard, n’avait fait qu’observer durant tout le discours du type les touffes grises qui lui sortaient des oreilles.
Il rentra à pied, quarante minutes de marche jusqu’à son logis. Castle Queens College bordait la campagne à la périphérie nord de Bournemouth. Théodore devait parcourir d’interminables quartiers résidentiels, sans aller toutefois jusqu’au centre de l’assez grande ville balnéaire. Il ne s’était pas encore déplacé en bus depuis son arrivée pour éviter d’accélérer ses impressions : il voulait prendre le temps de bien tout voir, le banal, le sublime, l’affreux. Fin septembre, les feuillages roussissaient déjà un peu, et les entrelacs de collines brunes aperçues au loin, entre les poteaux, éveillaient en Théodore une langueur douceâtre à laquelle il avait justement cru l’Angleterre propice. Mais ça risquait toujours de tourner à la mélancolie plombante, difficile à ravaler... À une minute d’intervalle, il pouvait avoir des serrements de cœur réjouissants devant des portes georgiennes ou le grain d’un muret croulant qui cernait un petit parc, puis être salement abattu par la morosité pavillonnaire quand il ne voyait plus que des crépis jaunâtres ou gris sur presque un mile.
Dans le quartier de Winton, il n’y avait que des petites maisons rouges et rapprochées. Elles étaient toutes pareilles, seules quelques variations syncopaient le rythme de la rue. Briques ocres, fenêtres en guillotine blanches, véranda exiguë avec juste assez de place devant pour la voiture, deux arbustes et ça reprenait : petit muret, véranda, haie, briques ocres...
Crouïïïc crrc. Il referma le minuscule portail écaillé du 22, Castle Road. Plusieurs maisons avaient un nom écrit sur une plaque. Celle-ci s’appelait « Corbenic ». Théodore contourna dans l’allée la bagnole dormant sous une couche de crasse. Le rideau de la fenêtre en saillie frémit comme le voile d’une anxieuse mariée.
En franchissant le seuil, Théodore croyait toujours s’enfoncer dans de la vase. Ce n’était que de la moquette épaisse, la vieille Mrs Gray ayant poussé loin le goût national pour le tapissage poussiéreux. Un poisseux parfum de soupe flottait dans le couloir au papier gris, ou était-il vert ? Pas grand-chose n’avait dû changer ici depuis les années cinquante. On s’y sentait saugrenu sans complet trois pièces. Le couloir donnait tout de suite à droite sur un salon d’une désuétude fabuleuse, où seule une télé à écran plat témoignait du passage au vingt-et-unième siècle. C’est de là que sortit une forme tordue, ratatinée, surmontée d’une mousse grise où émergeaient des bigoudis. Sous cette mousse, un paquet de rides hâlées observait Théodore avec doute.
— Tout est arrangé avec le lycée ? demanda Mrs Gray.
— Yes, yes, dit-il en pensant le contraire. It’s all good...
— Très bien, fit la vieille femme en déplissant un peu les yeux pour les replisser aussitôt. Au fait, j’espère que les propos de mon fils hier ne vous ont pas importuné...
— Pas du tout !
— Il a toujours eu des idées un peu particulières pour un professeur. Je me demande toujours si c’est une bonne ou une mauvaise chose qu’il enseigne à des enfants. À cet âge-là, ils sont influençables, mais peut-être aussi trop jeunes pour comprendre... « Abolir le travail », imaginez ça !
— Oh, personne ne pense ça sérieusement...
— Avec lui, je me demande. Il est trop anti-social. Mais vous, vous êtes travailleur, n’est-ce pas ?
— Je fais ce qu’il faut, bredouilla Théodore.
— There! Je m’en doutais, les étrangers sont souvent travailleurs. Ça dépend des pays, bien sûr. D’habitude, les étudiants que je reçois apprennent encore l’anglais. Mais un jeune homme qui parle déjà bien et qui travaille, ça change... Yes, I am very pleased!
C’est qu’elle commençait à s’ouvrir, la logeuse. À l’arrivée du jeune homme, elle avait semblé lui trouver l’air martien. Que dire du sien ! Toute faite d’angles et d’os, elle narguait la gravité comme ces pins biscornus sur les bords de mer. Sous un pull en laine rose trop large, sa colonne vertébrale paraissait sauter à la façon d’un fouet. Mais l’expression était digne : Quasimodo en reine mère.
Mrs Gray ne s’était montrée jusque-là ni sèche, ni expansive ; elle semblait toujours maîtriser une légère nervosité. Comme beaucoup de vieux, elle intriguait Théodore. Il se demandait quel être passé se cachait derrière le quartz rose craquelé des lèvres poilues, ou les yeux ronds et volatiles que des lambeaux de peau voulaient recouvrir comme des suaires.
— J’avais oublié de vous donner une bouillotte, dit-elle. Vous en trouverez une au pied de la porte.
Il la remercia et monta en s’étonnant de cette attention. Sa chambre était un placard où il ne risquait pas de geler. Elle contenait un lit simple acculé sous une petite fenêtre, et une penderie. Fixée au mur à fleurs jaunes, une planche servait de table dépliante qu’il fallait ranger pour pouvoir entrer ou sortir. Pas de connexion Internet : le fils de sa logeuse devait la rétablir bientôt.
Théodore était là depuis quelques jours. Il était venu parce qu’après les noms de pays, il faut les pays. Un petit air de départ s’était joué au fond de son crâne. Vingt ans, ce n’est pas trop jeune pour un exil... Ce contrat de huit mois, trouvé grâce à sa fac, avait servi de prétexte. Même s’il aimait le foyer parental, il avait eu besoin de quitter un confort qui frisait la torpeur débilitante. Et c’était bien la seule chose à laquelle les études d’anglais qu’il avait finies précocement pouvaient servir, tant qu’il ne les prolongeait pas : partir affiner sa langue, vivre dans ce qu’il se figurait comme un lieu de songe et de lyrisme, et en parallèle, bosser sérieusement la traduction littéraire dont il espérait vivre un jour... Maintenant, tout chancelait.
Le départ avait semblé prometteur. Calais s’éloignait dans le hublot comme une décharge publique débordant sur l’horizon, les vagues éjaculaient leur écume grise contre la coque du ferry quasi-désert, et lui vacillait au gré des tangages, son Shakespeare en main (c’était ringard et émouvant). Derrière le rideau de bruine, les gros blocs de meringue friable de Douvres apparaissaient lentement, coiffés de vert sombre. Puis La Tempête avait glissé de la table où il venait de la poser. Il avait dû ramper en crabe entre les banquettes pour rattraper le volume...
— J’ai joué dans cette pièce l’année dernière, lui avait dit plus tard l’Anglaise qui s’était assise à côté de lui dans le car.
C’était après Londres, comme ils roulaient vers le sud-ouest. Ils avaient discuté un peu, lui en foirant ses diphtongues, troublé par le moulage de sa jupe quand elle se levait pour fouiller dans le porte-bagages. Kat étudiait le théâtre à Bournemouth.
— Tu faisais Caliban ? plaisanta Théodore.
— Ha ! Tu trouves que j’ai la tête, merci ! Non, mais j’aurais pu. J’ai joué Miranda, qui est le seul personnage féminin, mais en réalité tous les rôles étaient tenus par des filles.
Il ne l’avait pas vraiment imaginée dans le pagne de ce yéti des tropiques esclavagé, avec des malédictions plein les babines, mais à l’évidence une autre jeune femme s’y était collée.
— Ça n’est que justice ! observa Kat. À l’époque de Shakespeare, il n’y avait que des hommes sur scène. On renverse la balance.
Théodore avait ouvert, pour lui montrer, sa Tempête bilingue remplie de spaghettis à l’encre bleue : commentaires, soulignages, idées de révisions. Il se battait avec le texte (Leyris, en l’occurrence), simplement pour se faire la main. Kat n’avait regardé que d’un œil, en faisant courir ses doigts sur son téléphone. Le regard abîmé dans son écran, elle distribuait des cœurs à des splendeurs en maillots de bain, anges canons comme elle.
— Tu as du courage de t’immerger dans un texte comme ça, dit-elle. Même moi, je trouve ça vieux et encroûté, alors que c’est ma langue maternelle. Et puis c’est quand même très raciste...
Il changea de sujet. Et Bournemouth, c’était comment ? Oh, pas mal pour les clubs, la plage en été... Mais enfin, pas excitant comme Londres et ses flamboyantes comédies musicales — des choses actuelles ! On était en 2013, après tout, il n’y avait pas que les fossiles élisabéthains dans la vie.
Un peu plus tard, il avait écrasé son index sur la vitre pour désigner avec enthousiasme trois baraques gothiques : des manoirs à pierre rugueuse hérissés de tours, de pics et d’arches, comme oubliés par le Temps au bord de la route nationale. Kat n’était pas convaincue, c’était paumé ici. Derrière une station-service ou un entrepôt, il avait vu des collines anglaises bien bossues, avec moutons et rangées d’arbustes. De gros nuages lourds à la Constable bourraient le ciel derrière un supermarché Asda. Kat avait haussé les épaules avant d’enfiler ses écouteurs :
— Pas de quoi rêver non plus...
*
Elle avait disparu ensuite, Kat-Miranda, dans l’écoulement de la foule. En y repensant maintenant, Théodore se demanda s’il ne pourrait pas la retrouver en ligne ; mais non, un prénom et une ville, ça ne suffisait pas. D’ailleurs, son pauvre PC sans connexion ne l’aurait pas aidé. Théodore ne le sortait de sa sacoche que pour passer des films déjà téléchargés, étriqués dans un cadre de quinze pouces.
Il se demanda comment il occuperait cette soirée dans sa tourelle. La valise au pied du lit déversait sa gerbe de livres : Folio jaunis, vieux poches écornés jadis par d’autres doigts. Mais il n’avait pas la tête à lire, trop chiffonné par le twist au lycée. D’autres pensées plus lascives l’agaçaient aussi. Du souvenir de Kat dans le car, il était remonté à celui d’Élise, en France. Elle, il savait la retrouver sur le net ; elle restait proche malgré les kilomètres. Ils s’étaient un peu tournés autour vers la fin de l’été, mais Théodore, freiné par l’imminence de son départ, n’avait pas fait le pas décisif. Maintenant que la situation ici devenait incertaine, l’image d’Élise reprenait une certaine consistance. C’était tentant de la recontacter ; le retour prématuré, s’il devait y en avoir un, serait peut-être moins décevant comme ça...
Alors, ressortir pour rejoindre la Toile ? Il n’y avait rien d’autre à faire. Il connaissait déjà par cœur la vue de la fenêtre, où un unique arbre rachitique lui rappelait par contraste l’énorme marronnier de chez lui. Allez ! Il avait assez gambergé pour aujourd’hui. Il se chaussa de nouveau et descendit, ordi en main, les vieux escaliers de bois noir de Mrs Gray.
Dehors, la lune flottait entre les réverbères, au-dessus des pavillons sans volets. Des silhouettes se déplaçaient derrière les fenêtres en saillie comme dans des aquariums, mais la plupart étaient assises, éclaboussées par la lumière bleue d’une télé.
Blang! Un renard bondissant sous les lampadaires renversa la poubelle qu’il venait de fouiller. Un deuxième surgit, qui traversa la route, la queue très basse. Ici, ils traînaient dans les villes à la nuit tombée, ils vagabondaient sur les parkings. Théodore avait plutôt l’habitude de les voir pendus à des crochets dans le hangar d’une ferme, la gueule barbouillée de sang sec, ou détalant dans un champ pour ne pas se prendre un plomb au cul. Il les reverrait peut-être bientôt, les champs derrière chez ses parents, s’il refusait ce nouveau poste ? Non, il fallait d’abord contacter le British Council : c’était à eux de lui retrouver, dans une autre région si besoin, la place qu’il avait perdue ici. Ainsi, Bournemouth ne serait déjà bientôt plus qu’un passage fugace...
En attendant, il y était. Il déboula sur la longue rue commerciale du quartier de Winton. Le côté doux-amer des allées résidentielles s’effaçait devant ce train de basses boutiques carrées. Il n’y avait plus grand-chose d’ouvert. Théodore alla connecter son PC à un réseau Wi-Fi, assis parmi des survêtements à trois bandes et des seaux de poulet frit. Ah, cette odeur de gras et de produit pour laver les tables ! Tellement familière, même ici et maintenant, « ailleurs ».
Windows démarra lentement, vieille locomotive. Théodore alla d’abord revoir le profil d’Élise à qui il envisageait d’écrire. Sa page lui présenta la galerie de ses rires et de ses poses exagérées, ses publications sans intérêt ni lettres majuscules, ses pétitions et vidéos partagées... Elle avait posté pas mal de trucs dernièrement ; il remonta tout par gestes machinaux. Tiens, c’était quoi, ça ? Élise D. s’est mise en couple. Ça datait de la semaine dernière. En effet, on voyait le mec, une sorte de teuffeur barbu. Pas du tout le même genre que Théodore.
« Putain ! Voilà qui me calme. »
Il n’avait plus qu’à béer dans ce fast-food pourri. Le sentiment de se retrouver coincé s’accentuait. Rentrer... Rester... Mais rentrer, n’était-il pas déjà en train de le faire un peu, en errant comme ça oisivement, deux doigts sur le pavé tactile ? Les sites qu’il visitait automatiquement le suivaient n’importe où : il suffisait d’un brin d’équipement. Ici aussi, comme s’il était dans la demeure familiale à ne faire que ça tous les soirs, il pouvait regarder quels derniers albums avaient « fuité », suivre l’actualité ciné ou voir combien d’étoiles un copain avait octroyées au dernier film qu’il avait vu... Tout à fait chez lui, en somme. Tu parles d’une île.
Il ferma le capot de l’ordinateur. En face, sur son poster rouge, le colonel en tablier parlait de se lécher les doigts. La même face moustachue que dans un KFC de banlieue en Champagne. Et il avait cru se déplacer !
La salle avait un côté clinique malgré ses couleurs vives. Elle était presque vide maintenant. Lentement, avec une négligence désabusée, un employé se mit à passer la serpillière sous les tables.