Matthieu Gouet
Mirage de la rade
Chapitre 2
Injurieux et dodu, Longinus Gray émergea du placard sous les marches et lança d’une voix chantante :
— Tu as une lampe, maman ? On ne voit rien dans ton trou !
Puis il ajouta en français :
— Quelle vieille poison...
Il extirpa de l’antre, à l’aveuglette, un gant moisi, une râpe à fromage, deux abat-jours et un lacet.
— Tout est sens dessus dessous. Elle a une araignée qui frotte son grenier, tu ne crois pas ? Come on, old fart!...
Théodore, qui attendait dans le couloir avec le routeur neuf, tendit son portable pour éclairer Longinus dans ses recherches. Mrs Gray claudiquait entre la cuisine et le salon, où elle apportait de petites assiettes. Elle était un peu dure d’oreille, on ne savait jamais si elle entendait les saillies de son fils.
— Voilà la prise, dit Longinus.
Il se plia en trois, quatre bourrelets dans son chandail qui puait le vieil ours et roula comme une boule de pâte poilue dans l’ouverture du réduit.
— Ça y est. Le voyant clignote, ça doit être bon... Tu vas pouvoir te toucher sur autre chose que les beaux yeux de ma maman !
Il se redressa avec effort. Ses yeux brillaient d’un air fier à travers ses petites lunettes. Il avait la quarantaine et faisait plutôt pince-sans-rire (ce genre qu’on attribue justement aux Anglais) malgré ses gausseries bassement rabelaisiennes. Dans certains cas seulement, qu’on verra plus tard, son double menton pouvait trembler d’hilarité.
Théodore pouffait mécaniquement à chacune de ses malpropretés gratuites. Longinus profitait d’avoir quelqu’un sur qui fonctionnait son humour. Il parlait bien le français, qu’il enseignait à ses classes de sixième à Poole, et profitait maintenant du plaisir ordurier de qualifier, pour les seules oreilles du nouveau venu, sa mère âgée et respectable de crevure ou de garage à bites.
Ils s’installèrent dans le salon. Mrs Gray sortit d’un placard trois petites coupes qu’elle disposa sur le buffet, comme pour récompenser les vainqueurs d’un tournoi. Puis elle prit une bouteille qui scintilla, or et vert émeraude à la lumière de l’ampoule, et versa dans les coupes un vin sombre. Elle retourna ensuite un moule posé sur le buffet avec une précision digne d’un rituel, et un chat rose et transparent, sphinx tremblotant sur la porcelaine, lui arracha un glapissement de satisfaction. Son fils s’en léchait les babines :
— Je prends la tête...
Théodore lorgnait la mythique gelée en frissonnant.
— Ma mère n’en mange pas, prends-en plein, lui dit Longinus en brandissant son assiette avec la gueule de chat guillotiné.
— Cheers, lança la vieille de guingois au bord du canapé, avant de descendre son sherry.
— Au nouveau locataire ! fit Longinus en français.
Il but son vin un peu brusquement. Une goutte vermeille perla au bord de la coupe et coula jusqu’à sa main.
— Ça y est, tu es allé à Castle Queens ? demanda-t-il en bâfrant. Tu as peut-être vu William Pork au département des langues ? Je le connais. Un rouquin.
— Je ne serai pas aux langues, en fin de compte, dit Théodore.
Il expliqua l’imbroglio stupide.
— Bugger! fit Gray. Dommage que je ne sois pas en contact avec lui. On se serait peut-être rendu compte de la situation avant.
Puis son regard s’éclaira légèrement :
— Tu vas devoir torcher des culs ?
— Peut-être. Je ne sais pas.
La vieille les observait sans trop saisir. Enfin, tant que le jeune homme avait un emploi, c’était tout ce qui comptait pour elle. Théodore reprit :
— Ce n’est pas grave. L’activité en soi ne compte pas tant que ça, de toute façon...
— Il y a une sacrée différence tout de même, fit Gray, acide et amusé. Te larguer parmi les attardés ! Ils t’ont gâté, à l’administration.
La vieille se redressa, si l’on peut dire, et lança :
— Oh, rien ne va jamais pour toi, Longinus ! Ce jeune homme est venu pour travailler, il est sérieux. Laisse-le donc.
— Tu crois ? Moi je pense qu’il est là pour autre chose.
Sa mère laissa pendre à nouveau sa tête au bout de son cou disloqué et regagna son silence.
— Oui, continua Longinus d’un ton railleur. Pour goûter les « atmosphères »...
Théodore haussa les épaules, pas prêt à changer d’attitude depuis leur dernier échange là-dessus. Dès leur rencontre, Longinus s’était amusé de ce locataire qui avait apporté dans ses malles une dose un peu lourde d’imagination.
— Je sais que ça vous amuse, dit Théodore, mais vous ne m’avez peut-être pas bien compris l’autre jour. Évidemment, pour vous, tout est banal ici. Mais pour moi, les choses ont un autre aspect, ce ne sont pas les formes que je connais, ni les mêmes odeurs...
« Quoique, ça dépend lesquelles, aurait-il ajouté s’il avait exprimé toute sa pensée. Ce n’est pas le cas pour tout. En plus, j’ai Internet ici, désormais. Je m’étais sans doute figuré un environnement trop nouveau. Mais c’est encore tôt... »
— Bah ! J’ai bien compris, répondit Gray, mais c’est très superficiel, ça. Au bout de deux semaines tu seras habitué. Tu sentiras les feuilletés aux saucisses locaux et tu regretteras les odeurs d’une vraie boulangerie.
— Ce n’est pas seulement ça. Déjà, il y a le parler, qui rend les gens très différents. Et puis d’autres choses. L’agencement du paysage, certaines impressions...
— Quoi, par exemple ?
Théodore se tortilla dans son fauteuil. C’était déjà dur en français, mais alors dans l’autre langue...
— Eh bien, quand une émotion rêveuse vous prend devant, je ne sais pas, un mur ou une branche. Ou la façon dont la lumière tombe...
— Et tu penses trouver ça davantage ici que chez toi ?
— Pas davantage, mais autrement. Il y a plein de touches spécifiques qui forment une « atmosphère » particulière, désolé de ressortir ce mot. Il est clair que le ressenti n’est pas le même qu’on soit ici ou en méditerranée, par exemple. Ça tient à une certaine essence. C’est d’ailleurs flagrant dans les livres.
Il voyait le doute ironique dans les sourcils raides et le menton renfoncé de son interlocuteur et se sentait un peu ridicule, comme si ces quelques paroles gauches le mettaient trop à nu.
— Mais d’après ce que tu disais l’autre jour, la littérature qui te plaît n’est pas très contemporaine, on est d’accord ? demanda Longinus.
— Non, en effet.
— Alors, quel rapport y a-t-il entre tes bouquins d’il y a cent ans et la réalité d’ici et maintenant ?
— On ne parle pas du Crétacé ! Il reste bien des choses...
— Très peu. On touche vite au grotesque avec ce genre de recherches. C’est comme les joyciens qui vont chasser les fantômes à Dublin. Ces pèlerinages n’ont pas de sens. J’en ai connu un comme ça, qui allait arpenter chaque coin d’hôtel et d’arrêt de bus, chargé de cartes et de bouquins, pour trouver un bâtiment déjà rasé ou identifier le pavé que tel personnage aurait foulé au moment où son auteur le fait s’inquiéter de la vérole... Pitié !
Théodore n’était pas sûr de préférer ce cynisme à la naïveté du pèlerin. En tout cas, il avait parlé de littérature car c’était ce qui l’habitait le plus en ce moment, mais en vérité, elle ne jouait qu’un rôle partiel dans son idée fabriquée, parcellaire et impressionniste de l’Angleterre. Passer par Londres en venant ne l’avait pas fait penser qu’à Dickens et Stevenson, même si certains morceaux du décor s’y prêtaient. Il n’y était resté que le temps de changer de car et d’apercevoir quelques images préconnues tirées de sa galerie cérébrale — fragments, clichés, brefs miroitements de ce qu’avait contenu le nom de la ville au fil des ans, mais en plus rêches et plus réels. Ce n’était ni le Londres de Peter Pan et de Mary Poppins volant entre les cheminées, ni celui des bédés où l’on disait « damned! », pas plus que celui de Sherlock en calèche, d’Audrey Hepburn vendant des fleurs ou de la machine à remonter le temps, ni celui des zeppelins, des carottes cuites ou du gros Churchill, ni celui où coulait un vaste et pestilentiel fleuve de merde, et pas non plus le nid des Mods, de Ziggy ou de la Britpop — mais un instantané en trois dimensions évoquant vaguement tout cet amalgame. Étourdissantes visions à la fois vétustes et futuristes, laides et propres, sinistres et modernes — banlieues âpres couleur marron terne, érections en verre des centres d’affaires, tours, bus, grilles, piliers, horloges, pubs, flots, ponts, berges, écrans, kebabs, statues...
— On peut trouver pittoresques les façades des villas victoriennes, continuait Gray, mais ça ne dit rien de la réalité du pays aujourd’hui. C’est bien la définition du tourisme, cet écart. Tu le verras en travaillant.
—Peut-être. Même si vous dites vrai, ce n’est qu’une partie de la vérité... À vous écouter, on croirait que les lieux présents existent tout seuls, détachés du reste. Il a bien fallu y arriver, au présent ! Et ça se voit, ça se sent. Selon l’endroit, les nuances changent. Ce n’est pas le même esprit...
— L’esprit ? Connais pas. C’est comme cette pièce, tiens. Regarde ce papier à fleurs, ce mobilier vermoulu. Il n’y a qu’en faisant du sentiment qu’on trouve un esprit là-dedans. Ça peut valoir quelque chose pour ma chère mère, mais autrement ce n’est que de la matière, des excréments. Et ça finira par disparaître, par se décomposer... Il ne restera pas d’esprit, rien.
— Charmant ! s’écria Mrs Gray. Thank you very much!
Théodore se renfrogna. Mrs Gray saisit une boîte en fer sur le rebord de la cheminée et tira dessus pour l’ouvrir. Une illustration désuète de paysage de montagnes ornait le couvercle.
— C’est joli, dit Théodore à la vieille pour changer de sujet.
— N’est-ce pas ! Elle vient du Pays de Galles. Elle est dans ma famille depuis une éternité. Longinus la connaît bien...
La boîte resplendissait sous les lampes électriques. Schfomp. Mrs Gray décolla le couvercle. Théodore, poli, dut prendre un biscuit.
— Tu sais bien que je n’en mange pas, de ceux-là, dit Longinus à qui elle en proposa un ensuite.
Théodore mâchonna, sans savoir s’il pourrait l’avaler, l’hostie friable et pâteuse qu’il avait pêchée. Le salon lui paraissait traversé d’une tension mystérieuse ; ce devait être le sherry qui lui embrasait les tempes. Il déglutit son biscuit en fixant le lent rougeoiement d’un faux charbon en plastique dans la cheminée condamnée. La lueur partait et revenait, comme un roulis de vagues...
La vieille, qui ne tenait jamais en place bien longtemps, se leva et quitta le salon d’un pas tortueux en se frottant distraitement les mains. Avec une personne en moins, c’était tout le climat de la pièce qui s’altérait. Seul avec Longinus, Théodore aurait dû pouvoir lui parler plus franchement. Au lieu de ça, une nouvelle gêne se faisait ressentir, un recroquevillement de la parole.
Longinus, qui l’observait, eut un petit rire.
— On dirait que tu te demandes ce que tu fais ici !
— Il y a de quoi, non ? J’en profite avant que ça disparaisse...
— Ha !
Longinus rentra comme une tortue sa tête dans son cou gras et finit son goûter.
— L’autre jour, vous aviez des choses à m’apprendre sur l’histoire de la région, remarqua Théodore au bout d’une minute. Des choses assez précises. Le passé doit tout de même vous intéresser.
— Mais oui, j’aime connaître les faits, éclairer ce qui s’est passé. Il ne s’agit pas de rêver des temps anciens, cela dit. Tant de gens font de l’histoire une sorte d’alcool mental ! Ils s’enivrent en inventant des grandeurs, des chimères... Tout est toujours mieux que le présent...
— On ne peut pas non plus s’empêcher toute forme de rêverie vers le passé. Ça éliminerait beaucoup de poésie, pour commencer !
— Alors là, il n’y a pas pire que les poètes, en effet. Et que je te glose sur les âges d’or, et que je t’idéalise le Moyen-Âge...
— Ce n’est qu’un matériau esthétique, répondit Théodore d’un ton indécis. Ça ne fait pas de mal en soi.
— Allons ! Tu dois savoir que l’esthétique n’est pas une sphère isolée. En tout cas, elle n’empêche pas de s’inventer une nostalgie pour ce qu’on n’a pas connu.
— Mais l’art...
— Oh ! L’art, on en revient. Ce n’est pas la vraie vie... Dis, mother, tu n’as plus de petites tourtes aux raisins comme l’autre fois ?
Sa mère avait ressurgi, annoncée par le frrt frrt de ses savates sur la moquette.
— J’espère que tu n’as pas froissé ce jeune homme, dit-elle.
— Pas du tout, répondit son fils. On discute.
— Il a l’esprit de contrariété ! couina la vieille. He’s a contrarian!
— Uniquement dans la mesure où la plupart des gens ont tort.
— Oh !
Elle se tourna, noueuse comme une racine, pour prendre Théodore à témoin :
— Les conversations avec mon fils peuvent être fâcheuses, comme vous le voyez...
— Tu ne voudrais que des discussions policées et toutes gentilles où l’on ne questionne rien, maman. Que du positif ! Autant ne pas parler...
— Autant ne pas venir ! fit-elle, froissée.
Elle reboitilla hors du salon. Théodore était encore harponné par le mot de tout à l’heure.
— C’est quoi la vraie vie, alors ?
Mais Longinus avait décroché : il regardait d’un air songeur et préoccupé la boîte en métal que sa mère avait laissée là. Théodore hésitait à répéter sa question. Longinus se leva lourdement, prit la boîte et l’emporta dans la cuisine. Un léger entrechoc métallique se fit entendre, suivi de quelques mots échangés d’un ton bougon. Mais Longinus reparut avec son sourire en coin. Il serra la main du jeune homme, ce que font rarement les Anglais, et alla franchir la porte d’entrée que sa mère reverrouilla.
*
Théodore remonta dans son placard. Son PC était allumé ; il n’eut qu’à y entrer la nouvelle clé du Wi-Fi pour rejoindre, depuis cet espace exigu, une partie de son monde habituel. D’abord, il fallait répondre à l’offre du lycée. Théodore réfléchit une dernière fois en regardant la petite vitre, comme si les gouttes qui la recouvraient pouvaient l’aider à se décider. Le British Council l’avait placé sur une liste d’attente pour un poste d’assistant de langue, où cas où il y en aurait un qui se libérerait quelque part. Ça ne manquait pas de Français sur l’île, visiblement. Mais Dieu savait où on le recaserait... Il s’était déjà fait à l’idée de séjourner ici, à Bournemouth ; ça l’embêtait de devoir laisser tomber et recommencer ailleurs. Être près de la côte lui plaisait et il était trop attiré par la mer et les pâtures ondoyantes qu’il avait vues pour les quitter de sitôt. Quant à rentrer chez lui, hors de question ! C’eût été une piètre défaite. Il se renfoncerait vraiment dans l’ordinaire, là, pas que dans l’ordinateur. Le village à quinze bornes de la ville, le jardin, les grands champs plats... Oui, il pouvait vivre comme ça, mais pour combien de temps ? Et il faudrait tôt ou tard essuyer les questions prévisibles. Ce qu’il comptait faire, travailler, étudier ? Voyager, mais avec quel argent ? Parasiter... Faire les vignes...
Ici, le hic, c’était de ne pas pouvoir tenir longtemps matériellement. Ses parents lui avaient donné un petit viatique avant son départ, guère de quoi dépasser un mois. Donc, dans l’immédiat, mieux valait prendre ce job.
Il ouvrit sa boîte mail et écrivit à Castle Queens College pour accepter formellement l’offre. Il ne signait pas de pacte à la Faust, on verrait bien ce que ça donnerait. Guider des élèves handicapés... S’il y avait bien une vocation qui ne l’avait jamais effleuré ! En plus, il n’avait guère d’estime pour l’école, au fond. Ce n’était pas elle qui lui avait fait ouvrir Pound ou Genet. Que lui devait-il ? Les bases de la langue anglaise (le reste fut cultivé par le Web et les séries), un sens tout à fait confus et parcellé de l’histoire, Ulysse et Athéna au bac, et l’aberrante impression que Rimbaud était un vieux con à barbe. Même dans le supérieur, l’éclat de Shakespeare avait été obscurci trois ans par les gloses tautologiques et l’enculage de mouches.
Voilà, c’était réglé. Et maintenant qu’il était connecté dans la chambre, il pouvait reprendre certaines choses. Son blog, par exemple, où, sous une gravure rurale de Hogarth, des traductions s’alignaient dans des cadres : Keats... Yeats... Et encore Shakespeare, dont il jouait avec quelques sonnets et fragments de pièces, soucieux de faire ressortir la charge sexuelle du texte, d’une prépondérance écrasante mais trop souvent ignorée. Ça, il ne l’avait pas mentionné quand il avait parlé à Kat de La Tempête.
« Si j’avais moins divagué, pensa-t-il, j’aurais peut-être pu obtenir un moyen de la recontacter. »
En parlant de Tempête, il était temps de taper son travail au propre. Il ouvrit un carnet plein de griffonnages. Ces traits noirs embrouillés recouvrant des pages, ces ajouts en tous sens qui l’auraient impressionné à quinze ou seize ans comme les traces romantiques d’heures intenses commençaient déjà à lui paraître un peu risibles. Il commença son recopiage. Dans cette pièce, Prospéro, banni sur une île, a pu par chance emporter les livres qu’il considère comme « plus précieux que son duché ». Heureux homme ! Toute sa puissance de mage vient de là. Théodore le comprenait bien... Mais le lourd Caliban ne s’y trompe pas : sans ses bouquins, Prospéro « n’est qu’un sot ».
Hé ! À cause d’eux aussi, peut-être ?