Matthieu Gouet

Mirage de la rade

Chapitre 4


— Le salon.

Trois fauteuils étaient plantés dans l’espace vide, comme les seules quilles restantes après un strike raté. Une télé neuve et brillante, immense tableau noir, reflétait l’unique humanoïde de la pièce, assis en boule devant 3,5 pouces d’écran tenus à deux mains. Il roula les yeux sans bouger vers Théodore et son guide, et murmura un « alright ? » presque rancunier sous sa fine moustache.

— On descend ici pour se détendre (to chill), comme tu le vois, continuait le guide. On a généralement une série en cours qu’on regarde ensemble.

Okay... Théodore n’était pas certain de vouloir venir chiller dans cette caverne un peu trop glaciale. Ils passèrent à la cuisine, puis montèrent à l’étage pour voir la chambre : elle était clairement plus grande que le cagibi chez Mrs Gray. Une fois revenu sur le palier de la maison, Théodore dit qu’il allait réfléchir. Le type, qui était dans cet entre-deux-âges flou où nagent les doctorants, hocha une tête blasée en se grattant la barbe.

— Juste pour te prévenir, on a beaucoup de gens qui appellent...

Théodore sortit et regagna l’une des artères principales de Westbourne, déjà assombrie à dix-huit heures – le soleil anglais d’octobre se couche tôt. C’était plus bourgeois, ce quartier, moins pouilleux que Winton. Ça se ressentait dans les prix : toutes les chambres correctes qu’il avait visitées boufferaient près des trois quarts de sa paie mensuelle. Dommage, car le coin lui plaisait, et le nom de l’avenue Robert Louis Stevenson sur laquelle il s’engageait à présent n’y était pas pour rien...

Il avait déjà examiné des logis dans plusieurs parties de la ville, et aucun ne l’avait décidé à déménager. À moins d’opter pour un taudis vraiment glauque, la colocation avec des inconnus était impossible à éviter. Belle perspective pour les jeunes baisés ! Théodore se demandait s’il ne préférait pas les odeurs de renfermé et de mauvaise soupe de Mrs Gray. Profiter d’une chambre plus grande et rapprochée de la mer valait-il les murs vibrants sous l’assaut des beats, les parties de smartphones à trois dans un décor neutre et sans vie, les rencontres avec des fantômes thésards, des stoners ou des graphistes dans une cuisine où l’on se marchait dessus pour réchauffer un bout de pizza avant de retourner devant son épisode ?

Il avait commencé les recherches dès que la connexion Internet avait été rétablie chez les Gray. « Te revoilà comme lui », avait dit Longinus en montrant le poisson rouge dans le salon. Théodore ne pouvait pas lui donner tort, puisqu’il avait rapidement repris ses vieilles habitudes. Chaque soir, quand il voulait ouvrir un bouquin, il devait combattre la tentation de se rabattre sur l’ordinateur pour encore parcourir des forums, télécharger des films et de la musique au lieu de se plonger dans tout ce qu’il avait déjà sous la main, ou survoler des informations sur des écrivains qu’il ne lisait pas, ou des lieux qu’il n’allait pas voir... Ce qui n’était pas circonscrit dans le rectangle de l’écran s’oubliait facilement. Ensuite, trop tard ; le temps de s’éveiller, il fallait se coucher.

La première semaine passée à Queens College avait aggravé cette torpeur familière. Même s’il devait faire des efforts pour s’adapter à la langue et au fonctionnement de l’école, au fond il barbotait toute la journée dans une réplique de son ancien univers où il subissait les conneries des élèves, les gags en ligne, les super-héros et la musique adolescente crachées par les portables. Côtoyer des adultes n’apportait pas grand-chose de plus. Théodore avait essayé de se mêler aux conversations dans les salles des profs pour perfectionner son anglais, en buvant un café soluble infect, mais quand ils ne se plaignaient pas de leur métier ou de l’établissement, ses collègues ne savaient causer que d’émissions télé et de promotions chez Lidl. Les expressions idiomatiques qui avaient d’abord étonné son oreille revenaient perpétuellement dans les bavardages, et il sentait déjà que d’ici peu, elles lui sembleraient vides et automatiques. Les gens n’étaient pas moins emmerdants en anglais que dans sa langue.

Peut-être que Longinus avait eu raison dès le départ. Oui, c’était dur de conserver l’enthousiasme avec lequel il avait conçu cette nouvelle vie, qui n’était qu’un enthousiasme pour des choses imaginées, aussi plaisantes dans leurs contours vagues que des souvenirs adoucis à distance...

Après cette visite sans résultat, il emprunta le chemin sinueux d’une combe appelée Alum Chine qui menait jusqu’à la mer. Un pont de pierre reliait les pentes de la petite vallée. Il descendit entre de grands arbres comme entre les piliers d’un temple obscur, où l’air sentait la terre humide et les feuilles décomposées. Tout en bas, des éclats de lune jonchaient l’eau lisse et noire. Les cabines en bois s’alignaient le long de la plage éclairée, avec des toits circonflexes qui leur donnaient l’air de petits chez-soi confortables et hors d’atteinte, tandis qu’au loin, la jetée de Bournemouth avançait après huit cents mètres de sable clair.

Théodore sourit comme un idiot. Comment rester maussade devant cette étendue nocturne, rendue plus belle encore par la présence massive et silencieuse de la ville ?… Une profusion de lumières témoignait de l’activité humaine, mais elle restait lointaine, dissoute dans le fond bleu-noir. Le calme, que seuls froissaient les bruits de l’écume, d’une mouette ou d’un rare passant, recouvrait tout comme un drap de soie tombé de haut. Dans l’espace sombre troué par les taches électriques, il se déployait avec une lenteur intense, éternelle.

Bon sang ! C’était le monde normal qu’il avait sous les yeux, ou un aperçu de ce qu’il y avait derrière ? On aurait dit qu’un esprit enchanteur, surgi de profondeurs mystérieuses, pénétrait partout. C’était parfait, du moins aussi parfait que pouvait l’être un spectacle où quelque chose restait insaisissable et nous narguait délicieusement...

Il traîna et traîna, en songeant à son extase. Quelle chance d’être seul en cet instant ! Il lui semblait que s’il avait été accompagné, il n’aurait pu profiter autant de cette sensation : de vaines remarques échangées, ou même la légère tension d’un silence ambigu, l’auraient facilement dégradée. Non, il fallait l’emporter et la cultiver pour soi... Seuls quelques artistes, quelques plumes, savaient les honorer de la bonne façon sans les souiller.

Il marcha un quart d’heure sur le sable, vers le grand ponton clignotant qui dépassait du centre-ville. Un zigzag goudronné menait au sommet d’une falaise. Comme il entamait l’ascension, il entendit quelqu’un courir à petite foulée derrière lui et s’écarta. Une joggeuse le dépassa en faisant rouler son cul gracieux, puis monta comme si elle allait rejoindre un paradis nocturne... Il ne manquait plus que ça pour faire gonfler sa langueur. Théodore grimpa en oscillant, seul et ensorcelé sous les ampoules en feu.

Des bouts d’ailes surgissaient du ciel noir pour traverser les rayons de l’éclairage, et par moments un cri partait comme un rire rauque et sec. Mais l’eau déroulait ses vagues paisibles et régulières comme les soupirs d’un dormeur.

Théodore finit par arriver au niveau de la jetée et traversa les jardins du centre-ville. Des écureuils traçaient des volutes sombres dans les arbres. Dans la rue, quelques restaurants, un cinéma, un casino clinquant dissipèrent peu à peu son envoûtement. Il s’engouffra dans un bus jaune avec le regret un peu honteux de regagner l’ordinaire...

Sans place pour s’asseoir, il agrippa la même barre qu’un chevelu empestant la visite au pub. Derrière lui, Théodore repéra la joggeuse de tout à l’heure, à moitié cachée. Sa façon de pianoter d’une main, l’autre tenant sa gourde, lui disait quelque chose. Dans un virage, l’alcoolo tangua et Théodore put apercevoir des traits qui évoquèrent en lui de vagues images de féerie, de monstres et d’îles...

Kat ! Il ne l’avait pas reconnue tout de suite dans cette tenue moulante et troublante de sportive. Pendant trente secondes, il épia son profil en sentant son estomac se serrer. Comment la réaborder ? On passe à l’action par une infinité de gestes éventuels, de mots, de façons de s’élancer. Théodore était un de ces couillons qui, à force de contempler l’océan du possible, deviennent incapables de plonger. Heureusement qu’il y avait une sirène pour le tirer dans l’onde... À un arrêt, une partie de la foule descendit, tout le monde remua et il perçut soudain, par-dessus son épaule, un parfum féminin mêlé de sueur, avant de sentir sur sa nuque le doux pouffement d’air chaud d’un « Hey! » amical.

— Je pensais bien que c’était toi sur la plage, tout à l’heure ! lui dit Kat.

— Tu as fait fort. Moi, je n’ai même pas eu le temps de voir ton visage.

— Je t’avais déjà repéré avant la pente, quand je me suis arrêtée pour souffler. Tu marchais de façon marrante, très lentement.

Ainsi, durant son exultation, elle avait fait attention à lui... Pour Théodore, elle avait fait partie d’un cortège d’impressions fantastiques. Et cependant, à ce moment-là, elle l’avait déjà reconnu, elle aurait pu lui parler. Cette pensée lui semblait gâter un peu ce qu’il venait de vivre.

— Tu habites où, finalement ? demanda-t-elle.

— À Winton, chez une vieille dame. Presque dans un autre siècle.

— Ça doit te plaire, alors !

« Malicieuse Kat, qui se souvient bien de moi ! »

— C’est provisoire, dit-il, la chambre est minuscule. Je fais des recherches en ce moment, mais je n’ai encore rien trouvé de bien.

— J’ai un ami qui cherche un quatrième colocataire pour leur maison, dit-elle. Je pourrais lui demander si la place est toujours libre ?

Le mot colocataire le fit grincer, mais il n’en montra rien. Elle le fixait des yeux, il était absorbé par ses iris. Oui ! Tout ce qu’elle voudrait !

— Voilà, je lui ai envoyé un message, annonça Kat. Il risque de ne pas répondre tout de suite. Donne-moi ton numéro.

— C’est un numéro français, tu risque de payer des frais pour me contacter. Sinon...

— Facebook alors, lui dit Kat (bingo !). Tu es dessus ?

Et elle lui donna son nom, qu’il prit en note dans son vieux portable.

— Toujours dans la Tempête ?

— Non, dit-il. Enfin, si, avec ma sorcière de logeuse, j’y suis toujours un peu. La mère du monstre...

— Je descends ici, l’interrompit-elle. Pour la chambre, je te redis. Bye!

Et coiffant sa capuche, car des gouttelettes tombaient, elle quitta le 4B qui avait cessé de brinquebaler. Théodore regarda ses formes palpitantes s’éloigner dans les lueurs de la nuit. L’ivrogne, appuyé contre la vitre, faisait de même. Il avait déjà une main dans son froc.