Matthieu Gouet
Mirage de la rade
Chapitre 3
— Archie ? Un agneau !
Elle avait dit ça avec une moue bizarre, en infléchissant les sourcils vers le milieu de son front, comme si elle était triste mais pas vraiment. C’était le premier jour de Théodore au lycée. Becky l’avait abordé dans la salle des employés alors qu’il parcourait son emploi du temps. Elle avait une tête ronde de bébé blond et une façon concordante de s’exprimer. En apprenant avec quel élève il allait travailler, elle avait laissé échapper une longue plainte :
— Aaaaaaaaaw!
Théodore l’avait regardée sans comprendre cette expression mi-douleur, mi-commisération qu’on peut tirer devant ce qui est trop insupportablement cute.
Une autre collègue arriva, qui fit un hug à Becky (le mot câlin n’irait pas, accolade non plus). Comme elle, Clara devait avoir la trentaine, même si ses piercings et son jean baggy la rajeunissaient. Théodore lui fut présenté comme le nouveau de l’équipe.
— Il est avec Archie, dit Becky.
— Archie ? Il est trop mignon !
— Je sais ! Aaaaaaaw!
— Aaaaaaaaaw!
Il ne s’y ferait pas... Enfin, elles lui expliquèrent encore qu’Archie était gentil, un des élèves les moins contrariants. Et so adorable.
Sans transition, avec une hilarité jouée, Becky agita son iPhone sous le nez de Théodore.
— Tu as vu cette vidéo ?
— Il faut que tu la regardes, approuva Clara. C’est trop drôle !
Il dut bien s’y prêter. Un Américain pas très drôle, mais sûr de l’être, expliquait comment survivre à une invasion de zombies à l’aide d’objets domestiques, le tout entrecoupé de jump cuts nerveux, de courts extraits de films et d’effets sonores ponctuant son cabotinage.
— Je serais la première à me faire dévorer en cas d’attaque, dit Becky avec un rire qui fit trembloter ses joues rouges comme du gigot saignant. Je ne courrais pas assez vite !
Théodore souriait par politesse. Quelle horreur, ces trucs d’horreur. Surtout les zombies : charcuterie lassante, frissons d’ados, sous-textes sociaux cons-cons... Ça ne valait pas un clou de batte de base-ball.
Les employés continuaient d’arriver dans le foyer. Un prof rabougri par un ennui manifeste traînait sa carcasse incertaine entre la machine à café et le casier où l’attendaient des documents. Il passerait peut-être son week-end devant The Walking Dead, lui aussi. Son regard éteint et ses soupirs réels étaient toutefois plus effrayants qu’une surenchère de gore...
C’était l’heure. Théodore partit chercher sa salle. Il n’avait lu que rapidement le dossier d’Archie, avec sa guirlande impressionnante de troubles et de syndromes. Il devrait l’assister autant que nécessaire, lui lire les instructions, l’accompagner pendant les pauses. L’élève était en « BTEC », une sorte de bac pro, filière « médias et photographie », où il devait aussi rattraper ses brevets ratés de maths et d’anglais.
Quand Théodore entra, la prof allait faire l’appel. On avait dû la mettre au courant de son arrivée, car elle le salua nonchalamment d’une voix de canard enroué :
— Moi c’est Jane.
Il la regarda. C’était plutôt Cheeta... Elle avait des dents jaunes (nuance « café-clope ») qui semblaient se fuir les unes des autres. En fin de quarantaine, avec une frange interminable et un jean pattes d’eph’, elle rassurait immédiatement les intimidés : tout était cool...
Elle commença à lire les noms. Théodore, pendant ce temps, découvrait la scène de son nouveau quotidien. Des ordinateurs s’alignaient sur les bureaux formant un U le long des murs. Sur au moins la moitié des écrans, YouTube était ouvert. Trois gars pouffaient devant le même zapping. D’un élève à l’autre, on retrouvait des objets et des gestes, les portables, les casques audios, la jambe qui sautille.
Jane continuait d’appeler. Ce fut le tour d’Archie : une voix faible répondit depuis un coin de la salle. Théodore vit un petit garçon malingre, en short, avachi de façon bizarre. C’était lui son élève ? Il avait l’air carrément débile... Théodore s’approcha pour se présenter. Archie était en train de cliquer machinalement devant un jeu en Flash, la bouche entrouverte, salive prête à couler. Son regard partait à la dérive et il semblait accablé de fatigue.
La présence de son nouvel auxiliaire le fit peu réagir. Théodore s’assit à côté de lui. À sa droite, un métalleux dans un sweat à capuche noir, écouteurs aux oreilles, descendait une canette de Monster et borborygmait dans sa barbichette. Archie continuait son clic, clic, clic. Jane commença à annoncer les instructions pour ce matin ; alors, il ferma son jeu et, toujours blotti dans son coin, se mit à tripoter la cordelette du volet roulant juste au-dessus de sa tête. Une nouvelle lune dans laquelle se perdre...
— Ceux qui sont encore sur le projet film de la semaine dernière, essayez de le finir ce matin. Jacob, coupe cette vidéo... Les autres, trouvez un partenaire pour travailler à deux et venez chercher une feuille.
Deux ou trois élèves esquissèrent un mouvement morne. Jane, qui les connaissait bien, forçait sur ses cordes vocales pourries :
— Allez, bougez-vous ! Come on... Ellie-May, va te mettre à côté de Robin. Jacob, éteins ça. Prenez une feuille !
Le métalleux à côté de Théodore se leva, ce qui le faisait clairement chier, et alla s’installer un peu plus loin à côté d’un autre métalleux. Une fille plutôt emo se planta au milieu de la salle avec une grande feuille A3 dans la main, en traînant autour d’elle un lent regard perdu.
— Emma, pourquoi tu ne vas pas à côté d’Archie ? lui lança Jane. Regarde, il est tout seul aussi. Vous aurez ce jeune homme pour vous aider.
Théodore s’écarta pour qu’elle s’assoie. Archie ne lui prêta aucune attention. En apparence, il s’en foutait complètement – mais les apparences, avec lui, s’avéreraient bien douteuses...
Jane voulait que chaque binôme fasse un collage de photos pour présenter le lycée, d’abord en faisant un plan, puis en sortant prendre les clichés. Passionnant... Théodore voyait que ses deux oiseaux ne savaient par où commencer. Emma regardait la page blanche avec une horreur mallarméenne. Archie restait pendu à son cordon.
— Tu pourrais noter une première idée, suggéra Théodore en plaçant un stylo devant son bonhomme.
Archie épia la feuille, hocha la tête en faisant « okay » et prit le stylo. Il avait les ongles violacés, dont un fendu, jaunâtre et boursouflé comme s’il s’était pris une enclume. Ses maigres doigts d’extraterrestre couraient sur le papier. Ils ne faisaient pas que courir, ils twistaient, ils bondissaient ! Shit. Archie venait de produire un gribouillis démesuré qui enterrait tout espoir de lisibilité. Des lettres énormes, la tête en bas ou inversées façon miroir, décrivaient un arc concassé qui laissait pantois. Pourtant, la feuille était grande. Théodore ne s’attendait à rien de tel. Et le gus avait dix-sept ans... Fallait-il faire semblant de comprendre ? Il n’y avait rien de déchiffrable dans cette bouillie de nouilles. La fille à coté ne semblait pas perturbée, elle gardait son air de tanche asphyxiée.
Théodore se leva.
— Je reviens tout de suite...
D’abord, reprendre une feuille, puis aller voir la prof. Jane ne s’occupait de personne, elle buvait son café en faisant défiler sur un site de tourisme les offres de vacances à Ibiza. Théodore lui parla de ses deux zigs. Elle secoua la tête avec un froncement de nez qui voulait dire « c’est pas grave », et les interpella :
— Laissez-le écrire, ne vous embêtez pas, il est là pour ça !
Quand Théodore revint s’asseoir, Archie avait déjà chiffonné la première feuille. Il la tenait à deux mains, la secouait, tirait dessus par à-coups comme un diable... Emma l’observait avec son invariable inexpressivité.
« Dire que je devais bavarder avec des lycéens préparant leur oral de français ! pensa Théodore. Au lieu de ça je me retrouve au milieu du casting de Freaks. »
Il fallait essayer de tirer Emma de sa brume. Elle se cachait derrière ses cheveux rouges, baissait exprès la tête et laissait passer les minutes, les yeux sur ses Converse... Alors, avait-t-elle une idée de photo ? L’intérieur des bâtiments ? L’extérieur ?... Elle ne savait pas, à chaque question c’était I don’t know, I don’t know...
Que faire ? Il n’allait pas la brusquer : elle était clairement paralysée par l’anxiété de dire une connerie. Il se tourna vers Archie. Comme ce dernier avait bousillé la feuille, Théodore pouvait faire mine d’avoir oublié sa première idée illisible. C’était quoi ? « Car park » ? Ah oui, of course.
— Et quoi d’autre, à part le parking ?
— Hm... Trees...
« Des arbres ! Il m’en faudrait un pour me pendre... »
Ils galérèrent comme ça un moment. Toute la matinée était consacrée à ce projet formidable. Théodore observait les autres élèves : ils ne faisaient pas beaucoup mieux, la plupart du temps ils ne faisaient même rien et restaient sur YouTube, sauf quand Jane les engueulait.
Enfin, ils sortirent prendre les photos. Jane leur prêta des Nikon pas vilains. Elle expliqua à Archie comment passer la lanière autour de son cou et le transporter. Il semblait si dénué de force, agrippé à l’appareil, qu’on s’inquiétait pour son équilibre.
Les groupes se dispersèrent. Emma, Archie et leur « adulte » naviguèrent entre les bâtiments, trio ahuri. Archie avait une drôle de démarche, il tanguait comme un bateau, louvoyant d’un air ivre...
Bon, on les prenait ces photos ? Autant mitrailler un peu tout, se dit Théodore. Archie avait du mal à regarder dans le viseur. Théodore tourna le bouton pour que la vue du cadre passe sur le petit écran. L’autre n’y fit pas gaffe ; l’œil toujours dans le viseur désormais noir, il commença à photographier en rafale aveugle. Un coin de dalle, les scratchs de ses baskets, un angle de toit, une rampe d’escalier, un rétroviseur... Archie allait trop vite. Même avec la mise au point automatique, il ne pouvait rien obtenir de net. En plus l’appareil lui glissait des doigts, ses bras fatiguaient, il se tortillait, se réajustait... Putain, c’était dur.
Théodore proposa à Emma d’essayer. Elle haussa les épaules, prit quand même l’appareil et resta figée, perplexe. Archie s’était déjà barré plus loin ; une fois debout, il avait besoin de déambuler, parfois en sautillant ou en secouant les poignets comme pour chasser des fourmis... Tout en le suivant de l’œil, l’auxiliaire aidait Emma avec l’appareil. Elle aurait eu moins de mal avec un téléphone, mais bon, elle parvint à photographier pas trop salement un buisson et une allée de voitures.
Archie s’était planté devant un arbre. Il tripotait un bout d’écorce, très absorbé. Emma appela Théodore de sa voix lente en lui tendant le Nikon. Elle avait fini et voulait retourner en classe. Il regarda ses clichés : ça allait. Il la laissa partir et rejoignit le cornichon lunaire appuyé contre son tronc.
Archie n’en avait rien à secouer de la photographie, visiblement ; en revanche, gambader dehors semblait lui plaire. « Visiblement » et « semblait », parce que pour être certain de ce qui se passait dans sa tête, il eût d’abord fallu décortiquer tout un tas de tics et de rictus. Il parlait uniquement quand on lui adressait la parole, et ses réponses étaient si succinctes, sa gestuelle autiste si ambiguë, qu’on n’était jamais trop sûr de son interprétation.
Théodore prit sur lui de faire les cadrages, tandis qu’Archie le dirigerait comme un metteur en scène. Même ça, c’était ardu. Archie quitta son arbre pour le suivre, sans parler davantage, et se mit à taper des mains en se mordillant la langue. Théodore, désemparé, commença à prendre des photos tout seul. Un merle allait et venait par bonds vifs entre les branches d’un chêne. Théodore courait presque pour le garder dans l’objectif. Il aurait voulu modifier un peu l’ouverture, l’exposition, mais il maîtrisait mal ces choses-là. Archie le suivait dix mètres derrière, en sautillant sur le parking.
Un groupe d’élèves appartenant à une filière plus normale les croisa. Une fille pouffa en voyant Théodore. Il était là, badge de staff au cou, à jouer au photographe près d’un olibrius en pleine chorée endiablée... Il songea à l’abîme qui devait séparer Archie des autres au quotidien, tant sa manière de fonctionner lui était propre. Souvent, durant les semaines à venir, il constaterait ainsi avec amertume, avec une certaine douleur, même, mais sans que son imagination ne lui permît de se glisser dans sa peau, l’irrémédiabilité du pète au casque qui valait à ce garçon l’aide d’un auxiliaire...
Ils regagnaient maintenant l’entrée du bâtiment, dans un silence où se maintiendrait Archie, mais que Théodore avait nerveusement envie de briser.
— Alors, dit-il, qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?
C’était tout ce qu’il avait trouvé comme question. Lui-même n’avait jamais trop aimé qu’on lui demande ça... Archie s’arrêta et fit brimbaler sa tête de moutard. Puis il annonça de sa petite voix traînante :
— I want to be on TV...
« Être à la télé »... Eh bien ! Ça la coupait un peu à Théodore. Il retourna un instant la proposition dans sa tête. Après tout, c’était varié la télé, de nos jours ; il en avait peut-être une idée trop classique, lui qui ne la regardait plus.
— Quoi à la télé ? Présentateur ?
— Yeaaah...
« Évidemment ! se dit Théodore. Ce n’est pas beaucoup mieux que s’il m’avait répondu cosmonaute. Mais il faut faire semblant de ne pas trouver ça absurde. »
De retour dans la classe, Archie trottina vers son ordi. Théodore passa la carte SD de l’appareil à Jane et ils en firent défiler le contenu à l’écran. D’abord, les salves d’Archie : que des traces brouillées, où l’on ne distinguait rien.
— Humm, fit Jane qui voulait sans doute dire « qu’est-ce que c’est que cette merde ? ».
Vinrent ensuite les photos d’Emma, maladroites mais nettes.
— Oh, these are good.
Il ne lui en fallait pas plus que ça. Théodore lui dit qu’il avait pris lui-même les dernières, car ç’avait été difficile avec Archie. Jane cligna de l’œil : on les utiliserait pour cette fois... Telle fut sa première contribution de valeur à la grande œuvre de l’enseignement.
Comme il réinsérait la carte dans l’appareil, Théodore se souvint de demander à Jane quelques explications sur le focal, la vitesse d’ouverture, ces réglages dont il avait voulu se servir. Elle lui resservit tout de suite sa grimace c’est-pas-graviste :
— On ne leur apprend pas ces choses-là, cette année. Ça vient plus tard. En plus, ce n’est pas ma spécialité. J’ai une formation en commerce. Je ne connais rien à la photographie !